Conte : L'enfant vendu au Diable
02/11/2007 23:32 par happy-halloween
L'enfant vendu au Diable
On raconte, à Bruz, qu’un batelier du village de Pierrefitte, dont la femme venait d’accoucher d’une fille, passa un pacte avec le diable. Il promit à Satan de lui livrer son enfant lorsqu’elle aurait sept ans, si, à cette époque, sa fortune était faite.
Le batelier et sa femme, qui avaient toujours été misérables, étonnèrent leurs voisins par le changement de vie qui s’opéra dans leur ménage du jour au lendemain. Ils vivaient maintenant comme des rentiers,avaient pris une domestique pour les servir, et achetaient des terres.
Les bonnes femmes du village remarquèrent, par exemple, une chose étrange chez la petite fille. Chaque fois que sa mère la laissait seule à la maison, elle la trouvait, en rentrant, blottie sous son berceau. Plus tard, quand quelqu’un entrait chez ses parents, elle allait bien vite se cacher au même endroit.
L’époque fatale arriva. La servante du batelier à laquelle on avait confié l’enfant s’absenta un instant seulement, et, à son retour, elle trouva la petite fille étranglée. Personne n’avait été vu dans la maison où rien, d’ailleurs, n’était dérangé.
Le père, en apprenant cet événement, se souvint du marché qu’il avait conclu avec le diable, et eut un tel chagrin de la perte de sa fille, qu’il en mourut.
A partir de ce jour, personne ne voulut habiter la maison du batelier, qui prit le nom de maison du diable. Elle ne tarda pas à tomber en ruines et, aujourd’hui, elle a disparu.
FIN
Trick or treat ?
Avec sa maman, Roxane découpa dans un vieux draps des lambeaux de tissus hideux pour se transformer en momie. Elle y attacha d’affreuses araignées gluantes et des crapauds baveux dégotés chez le marchand de farces et attrape. Puis elle vernit en noir de faux ongles si acerbes et crochus qu’ils n’avaient rien à envier à ceux de la sorcière de Blanche Neige.
Jules s’exécuta, ne désirant rester seul dans le noir sous absolument aucun prétexte. Les deux bambins se rapprochèrent des poubelles, tandis que les chuintements angoissants augmentaient encore.
- Alors, les enfants, trick or treat ? Ah ! ah ! ah ! rit la reine courge en désignant leur sac rempli de friandises.
Le médecin de Fougeray
C’était un bien drôle de petit homme que le père Langevin, tailleur et porteur de contraintes au Grand-Fougeray. On se souvient encore de lui à l’heure actuelle, bien qu’il soit mort depuis plus de trente ans.
Il était gueux comme Job, laid à faire peur, borgne, bavard, railleur et chansonnier quand il en avait le temps. L’une de ses chansons lui valut un mois de prison, ce qui ne l’empêcha pas d’en faire d’autres.
M. Delacoudre, vicaire de la commune, très sympathique, très considéré, ne détestait pas le petit tailleur à cause de son esprit et de ses vives reparties. Il aimait à le plaisanter quand il le rencontrait. Or, un jour qu’il passait devant la maison de l’ouvrier, il l’aperçut à sa fenêtre.
— Tiens, dit-il, c’est ici la résidence d’un seigneur, car son singe est à la fenêtre.
— Pardon, monsieur l’abbé, répondit Langevin, en saluant jusqu’à terre, vous vous trompez, c’est la demeure d’un meunier, car son âne est à la porte.
— Ça, c’est touché, s’écria M. Delacoudre ; aussi voilà un franc pour aller boire à ma santé.
Ce fut en chassant, que je rencontrai le porteur de contraintes, qui venait de parcourir toute une partie de la contrée et qui semblait harassé de fatigue. Je l’invitai à venir s’asseoir près de moi, sur un talus au pied d’un hêtre, et tirant une gourde de ma carnassière, je lui offris un verre de cognac. Ah ! alors, je devins son ami, et ce fut là, en pleine campagne, qu’il me dit le conte du Médecin de Fougeray.
Je transcris ce conte tel que je l’écrivis sous sa dictée, laissant ainsi au bonhomme la responsabilité de ses appréciations sur le caractère des habitants du pays.
Il commença ainsi :
Il faut dire les choses telles qu’elles sont : Les habitants du Grand-Fougeray ne sont guère hospitaliers et n’aiment pas les fonctionnaires du gouvernement, encore moins les gens qu’ils appellent des hors-venus, c’est-à-dire les étrangers au pays qui viennent y résider. De tout temps il en a été ainsi.
Jadis, un jeune homme qu’on ne connaissait nullement vint se fixer à Fougeray, comme médecin. C’était un grand garçon blond, avec un accent étranger, qui vivait très retiré et ne cherchait à faire aucune connaissance. Il avait loué, sur la place, une petite maison composée de deux pièces au rez-de-chaussée et de deux chambres au premier étage. En hiver, on ne le voyait presque jamais, mais on apercevait de la lumière le long des nuits dans sa chambre. En été, il restait assis à sa porte, sur un banc de bois, fumant dans une grande pipe allemande, et regardant les hirondelles planer autour du clocher de l’église. Ses yeux ne quittaient pas les oiseaux, qui semblaient évoquer en lui des souvenirs de son pays lointain. Si quelqu’un, par hasard, lui adressait la parole, il répondait à peine, et n’engageait jamais la conversation. Comment expliquer qu’il eût choisi une bourgade perdue au fond des terres, de préférence à un endroit passager ? C’est ce qu’on ignorait et ce que personne n’aurait osé lui demander. Il n’avait apporté avec lui aucune lettre de recommandation, et n’avait été présenté à personne. Un serviteur, aussi froid que son maitre, faisait le ménage, la cuisine, et soignait le cheval que le médecin avait cru devoir acheter pour faire ses courses. Hélas ! ses courses, il n’en faisait guère, car il n’était pas souvent appelé près des malades, Et cependant on le disait instruit et adroit. Il y avait aussi, à cette époque, à Fougeray, un vieux praticien qui n’avait que le titre de chirurgien et qui, néanmoins, exerçait la médecine. Il est vrai qu’il ne faisait que des saignées et n’ordonnait que des purgations. Et cela suffisait pour remettre sur pieds nombre de malades qui, soignés par des savants, eussent succombé. C’était lui qui prétendait que les animaux étaient moins bêtes que nous. « Voyez le chien, disait-il, quand il se sent malade, il cesse de manger et se couche. Si l’homme l’imitait, il pourrait se passer de médecin. » Le pauvre docteur mourait d’ennui et commençait à perdre courage, lorsqu’un soir, revenant fort tard de voir un ouvrier, qui avait eu la jambe broyée dans un éboulement de carrière, il traversa l’immense lande des Morelles aujourd’hui défrichée. Sur cette lande, qui se trouve dans la commune de Sainte-Anne-sur-Vilaine, il aperçut des milliers de petites lampes allumées, formant des groupes séparés les uns des autres. Il arrêta son cheval pour examiner plus attentivement ce spectacle étrange. Sans qu’il entendit le moindre bruit, un cavalier vint se ranger à côté de lui, et lui dit : — Voilà qui t’étonne, jeune homme, et si je t’explique ce que cela signifie, ta surprise sera plus grande encore. — Qui êtes-vous ? — Peu t’importe. Toutes ces lumières sont les âmes des habitants du pays, et ne sont visibles qu’à mes yeux et aux tiens. Elles sont disposées sur cette lande comme les bourgs et les villages le sont dans les paroisses qui nous entourent.
Le nom des personnes est inscrit sur les lampes et le degré d’intensité de la lumière indique la force de vitalité de chacune d’elles. En outre, des indications font connaître le nombre d’années, de mois, de jours, d’heures qui leur reste à vivre. — Encore une fois, reprit le docteur, qui étes-vous ? — Je pourrais ne pas te répondre, car moi je ne te demande pas la raison qui t’a fait quitter ton pays ; et il attacha sur le jeune homme un regard perçant qui fit trembler celui-ci. — Enfin, puisque tu désires tant me connaître, je suis Satan, mais Satan bon diable qui, voyant ton désespoir, a eu pitié de toi, et vient t’offrir ses services. Lorsque tu connaîtras, par le moyen de mes lampes, la durée de la vie de tous les habitants de la contrée, tu feras promptement fortune. Songe donc, pouvoir affirmer à des malades au bord de la tombe, que tu réponds de leur existence, et laisser à ton confrère les pauvres diables dont les jours sont comptés. Tu n’auras de repos ni jour ni nuit.
Tiens, regarde là-bas, là-bas, cette lumière qui tremblotte, c’est le cabaretier de la Bréharais qui est en train d’expirer. Soudain la lumière disparut dans l’espace, l’âme du vieillard avait quitté la terre. Une bande d’oiseaux de nuit s’éleva du milieu de la lande en poussant des cris lugubres. Il y avait des lampes qui brillaient d’un éclat superbe. Celles-là, c’étaient les âmes de la jeunesse, forte et vigoureuse, qui avait de longues années à vivre. Le jeune docteur dit à Satan : « Je cherche vainement ma lampe à côté de celles de mes voisins, et je ne l’aperçois pas. » — Non, tu ne peux la voir. Il n’est pas en mon pouvoir de te faire connaître la durée de ta vie. Je puis l’indiquer celle des autres, mais non la tienne. Ces lampes seront visibles pour toi toutes les nuits sur cette lande où tu pourras venir les consulter. — Et qu’exigez-vous en échange ? demanda le docteur. — Rien, ou presque rien. Tu n’auras, pour me satisfaire, qu’à noter, — mais très exactement, — les défauts et les vices de toutes les personnes que tu seras appelé à soigner. — C’est un triste métier que vous me faites faire, répondit le jeune homme. — Tu es libre de refuser. — Non, j’accepte, car il faut que je fasse fortune promptement. — Très bien ; mais remplis scrupuleusement tes engagements ou autrement il t’arriverait malheur. — Je ferai mon devoir. Lorsque le docteur eut rappelé à la vie des moribonds indigents, et refusé de donner ses soins à des personnes riches, on le considéra comme un grand savant. Il n’est pas de bassesses qu’on ne fit, près de lui, après l’avoir dédaigné si longtemps. Jusqu’à son valet qui fut l’objet d’attentions et de prévenances de la part des autorités du pays. Les cadeaux abondaient dans la maison du médecin qui, malgré ses succès, semblait plus sombre que jamais. Il devint avare et amassa or et argent pour pouvoir quitter promptement un pays qu’il avait pris en aversion. Ses voyages la nuit, sur la lande des Morelles, le faisaient frissonner lorsqu’il y songeait et ses rencontres avec le diable le glaçaient d’effroi. Son esprit chagrin lui fit-il oublier de prendre ses notes, aussi exactement qu’il l’avait promis, ou bien sa lampe avait-elle brûlé son huile ? toujours est-il qu’un matin il ne rentra pas chez lui. C’était en hiver, et il avait neigé toute la nuit. Au dégel, son cadavre fut trouvé par des pâtres sous une touffe d’ajoncs. L’infortuné docteur avait à la main une lampe d’une forme toute particulière et d’un métal inconnu. Le domestique du médecin disparut sans doute avec le trésor de son maître car on ne le revit plus à Fougeray, et on ne trouva rien dans la maison abandonnée. FIN
L'enterrement nocturne
On peut encore voir, à l’heure actuelle, dans le cimetière de Saint-Martin, de Vitré, attenant à l’ancienne église paroissiale, une très vieille maison qui servait autrefois d’habitation au fossoyeur et à sa famille.
Au moment où nous écrivons ces lignes (juillet 1897), on nous assure que ces bâtiments vont bientôt disparaître.
Le fossoyeur de Saint-Martin avait une fille, couturière de son état, qui habillait les mariées de la campagne, assistait à leurs fiançailles et à leurs noces, de sorte qu’il lui arrivait souvent de revenir chez elle la nuit.
Un soir qu’elle venait de rentrer dans la maison de son père, elle se mit à la fenêtre de sa chambre au moment où minuit sonnait à l’horloge du clocher de l’église. Soudain, un spectacle étrange s’offrit à sa vue : Elle vit sortir de l’église, passer sous sa fenêtre et traverser le cimetière, le cortège habituel et complet d’un enterrement.
Bien que les prêtres fussent nombreux, pas le moindre bruit ne parvenait à ses oreilles ; on eut dit que leurs pieds effleuraient à peine l’herbe des tombes et ne touchaient pas le sable des allées.
Derrière le cercueil marchait un homme, complètement nu, dont le visage, éclairé par la lune, exprimait la douleur la plus profonde.
Le cortège se dirigea vers un point éloigné du cimetière et disparut derrière les arbres
Cette vision impressionna vivement la jeune fille, qui ne cessa d’y penser jusqu’à la nuit suivante, où elle eut cependant le courage de revenir à sa fenêtre quand l’horloge sonna minuit. La même procession défila sous ses yeux. Son effroi fut plus grand encore que la veille, et aussitôt que les portes de l’église s’ouvrirent, elle fut entendre la première messe, et se rendit au confessionnal raconter ce qu’elle avait vu. Le prêtre, après avoir bien réfléchi, lui dit : « Le malheureux affligé que vous avez vu suivre le cercueil doit être un homme assassiné et enterré sans avoir eu de suaire pour lui couvrir le corps. C’est un linceul qu’il vient réclamer aux vivants, et c’est à vous qu’il s’adresse. « Il faut donc que vous portiez un drap à l’endroit où se dirige chaque nuit la procession, et vous soulagerez ainsi une pauvre âme en peine. « Mais retenez bien ceci : Vous ne devrez jamais révéler à âme qui vive ce que vous avez vu, car autrement votre drap vous serait rendu et le pauvre infortuné recommencerait à souffrir. Vous le verriez, chaque nuit, reparaître dans le cimetière. »
La couturière se conforma aux prescriptions de son confesseur et la vision cessa. Deux années s’étaient écoulées, la jeune fille avait repris sa gaîté et oublié l’enterrement du cimetière de Saint-Martin. Or, un soir, elle alla filer dans une étable où gars et filles étaient là à raconter des histoires et à chanter des chansons. Quand ce fut son tour de causer, l’une des fileuses lui demanda : « Eh bien ! et toi, belle silencieuse, tu ne dis plus jamais rien. Ton sac est donc vide ? Il fut un temps cependant où tu n’étais pas de même : tu chantais aux noces toute la journée, et le soir tu racontais des contes à faire trembler jusque dans les moelles. » Piquée au vif, et sans prendre le temps de la réflexion, elle répondit : « Je sais une histoire plus terrifiante que toutes les vôtres et qui m’est arrivée à moi-même. » Elle raconta ce qui précède.
De retour chez elle, les événements de la soirée lui revinrent à l’esprit, et seulement alors elle se rappela les recommandations de son confesseur. Elle regretta amèrement ce qu’elle avait fait et se mit à sa fenêtre pour s’assurer des conséquences de sa légèreté. Hélas ! au coup de minuit, la lugubre procession, qu’elle n’avait plus revue depuis deux ans, sortit de l’église, et l’homme nu, plus triste, plus affaissé que jamais, suivait le cortège. Le lendemain, l’infortunée couturière retrouva son drap à l’endroit où elle l’avait mis. Elle en éprouva un si profond chagrin qu’elle tomba malade, s’alita et mourut un an après. On assure à Vitré qu’elle fut ensevelie dans le drap qui avait servi, pendant deux ans, au revenant de Saint-Martin.
FIN
Souchinet
Un charbonnier et une charbonnière vivent ensemble. Ils sont si pauvres qu'ils ont de la peine à vivre. Et pourtant la femme désire si passionnément un fils qu'elle implore même le diable d'apaiser son envie.
Son mari la met en garde :
" Fais attention, tu pourrais attirer la colère du ciel ! "
Peine perdue, la femme n'en fait qu'à sa tête. Pour lui faire plaisir, l'homme lui rapporte, un jour, un morceau de souche. On dirait un petit enfant. Il suffit de retailler les pieds et de creuser les orbites. C'est presque à s'y méprendre. La charbonnière l'enveloppe dans des langes et lui chante d'une voix triste :
" Dodo, dodo, mon petit Souchinet !
Dodo, mon petit chéri !
Mon petit bébé de bois ! "
Tout à coup, Souchinet gigote, ouvre les yeux et crie :
" Maman, je veux manger ! "
La charbonnière et le charbonnier ne cherchent pas plus loin. La femme fait cuire toute une casserole de bouillie.
" Tiens Souchinet et ne chipote pas ! "
Souchinet ne songe pas à chipoter. Il ouvre une bouche comme un four et engloutit la bouillie avec la casserole, la cuiller et la mouvette ! Tout disparaît d'un coup.
Mais aussitôt, il se remet à crier :
" Maman, je veux manger ! "
Que faut-il lui donner ?
Il n'y a plus une miette de nourriture dans la chaumière ! La femme s'en va chez les voisins. Après bien des prières, elle obtient un pot de lait et un pain de seigle.
Dès qu'elle dépose la précieuse nourriture sur la table, Souchinet l'avale d'un trait, sans demander la permission.
" Grand Dieu, s'écrie la maman épouvantée, tu as tout mangé ?
- Mais je vais te dévorer aussi ! "
A peine a-t-il prononcé ces mots que la mère se retrouve dans son estomac. Le père arrive et n'en peut croire ses yeux. Son petit garçon de bois se tient dans un coin, le corps gros comme une maison et la bouche ouverte comme une porte cochère.
" Que Dieu nous garde des mauvais esprits ! " s'écrie le pauvre homme.
" Peux-tu me dire où est maman ?
- Je l'ai mangée et je vais te dévorer aussi. "
Aussitôt le père se retrouve lui aussi dans l'estomac de l'enfant.
C'est alors que Souchinet s'en va dans le bois. Il voit une fillette qui pousse une brouette et s'esclaffe :
" Regarde-moi ce petit bonhomme !
Il ne meurt pas de faim !
Où t'es-tu ainsi rempli le ventre ?
- J'ai mangé, répond Souchinet, j'ai tout mangé :
La bouillie avec la casserole, le lait avec le pot, la miche de pain, maman et papa.
Et toi aussi, je vais te dévorer ! "
Avant que la malheureuse fillette ne puisse faire un geste, elle prend le chemin de l'estomac de Souchinet et la brouette aussi.
Souchinet poursuit sa route par les chemins et les sentiers. Et voilà que rentre des champs un paysan avec une charretée de foin.
Tout étonné, il s'exclame :
" Holà ! Qu'as-tu fait pour te remplir ainsi la panse ?
- J'ai mangé, répond Souchinet, j'ai tout mangé :
"La bouillie avec sa casserole, le pot de lait, la miche de pain, papa et maman, la fillette avec sa brouette et toi, grand sot, je vais te dévorer aussi. "
Le bon paysan n'a pas le temps de se retourner. Souchinet le gobe tout rond, avec sa charrette, son foin, le joug des chevaux. Là-dessus un berger arrive, revenant du pâturage, avec son troupeau de moutons.
Il s'arrête de jouer de sa flûte et s'écrie :
" Tu as l'air de ne pas t'être privé de bonnes choses !
- J'ai mangé, j'ai tout mangé, raconte Souchinet :
La bouillie avec la casserole, le pot de lait, la miche de pain, papa et maman, la fillette avec le trèfle, le paysan avec sa charretée de foin, et, toi, grand sot, je vais te dévorer aussi. "
En deux temps, trois mouvements, le berger dégringole avec son troupeau dans l'estomac de cet insatiable. Il y fait noir comme dans un four. Le berger et ses moutons ne savent plus où ils en sont.
A ce moment, la plus petite des brebis, une agnelette toute sotte, se met à bêler :
" Bééé, nous avons laissé, sur le pré, ma petite sœur, l'agnelette dorée. Le loup va la manger.
En entendant cela, le vieux père bélier se met en colère et, de toutes ses forces, donne de grands coups de cornes, dans le ventre de Souchinet.
Le ventre éclate comme un vieux tonneau. Souchinet s'étale tout à plat, sur le pré. Et vous imaginez le cortège !
D'abord vient le berger avec son troupeau. Le paysan sur le bélier claque du fouet, derrière eux. La fillette clopine avec sa brouette. Puis le père et la mère s'enfuient à toutes jambes. Enfin roulent la miche de pain, le pot à lait vide, la casserole avec la cuiller et la mouvette.
Maintenant, le charbonnier et la charbonnière ne s'avisent plus, même en rêve, de souhaiter que le diable leur envoie un enfant. Ils préfèrent attendre que le Bon Dieu leur en fasse don. Et croyez-moi, ils n'attendront pas longtemps.
FIN

La légende des crânes hurleurs
Ces fortes têtes qui, même une fois mort, refusent de se taire
Pour beaucoup de peuples primitifs le crâne était l'objet d'une terreur superstitieuse. Il y voyaient le siège de l'âme. Les chasseurs de tête conservaient le crâne de leurs ennemis comme de précieux trophées. Les guerriers scandinaves buvaient dans des crânes, car ils pensaient qu'ainsi ils héritaient des vertus martiales de leurs adversaires.
Les crânes ont toujours joué un rôle important dans les pratiques des sorcières et des magiciens. Il y a eu un procès célèbre au sujet des crânes, celui qui fut intenté en 1612 à Anne Chattox, qui commandait à toute une bande de sorcières du Lancashire. Elle fut accusée d'avoir déterré trois crânes dans un cimetière pour s'en servir dans des rites démoniques. Évidemment, elle fut pendue.
Au XVIIe siècle, une jeune fille nommée Anne Griffiths, qui vivait à Burton Agnes Hall ( ci-dessus le célèbre manoir où habitera plus tard Elizabeth I ), dans le Yorkshire, fut attaquée et sauvagement battue par des voleurs. Au moment où elle allait mourir, elle exprima le désir singulier que sa tête soit ensevelie dans le manoir qu'elle aimait tant. Mais son voeu ne fut pas respecté, et elle fut enterrée dans le cimetière du village. Peu de temps après les funérailles, la maison se mit à retentir des gémissements affreux, de bruits étranges et sinistres, et les portes claquèrent toutes seules. On déterra le crâne, on le scella dans un mur du manoir, et depuis lors Burton Agnes Hall connait la paix.
Le cas Bettiscombe Manor
De toutes les histoires de crânes qui courent en Angleterre, la plus singulière est probablement celle du crâne hurleur de Bettiscombe Manor, dans le Dorset. C'est dans un château habité par la famille "Pinney" que l'histoire du crâne dont je vais vous parlez est née. Au XVIIIe siècle, un Pinney parti pour les Indes occidentales et en revint avec un serveur noir. Ce serviteur mourut très rapidement, mais avant de mourir, il fit promettre à son maître qu'il serait enterrer dans sa patrie, une île des Caraïbes appelée Nevis. Le châtelin ne tint pas sa promesse et fit ensevelir son serviteur dans le simetière local. Assitôt, des cris effroyables s'élevèrent de la tombe et terrifièrent le voisinage. Il fallu exhumer et le rapporter dans la demeure pour obtenir un retour au calme.
Les occupants actuels du manoir, Mr et Mrs Pinney pensent maintenant que la dernière volonté du noir à été respectée et que toute cette histoire est sortie de l'imagination d'un anticaire du XIXe siècle, le juge J.S Udal.
En fait, ce crâne, examiné par un spécialiste, se révéla être celui d'une petite fille décédée environs 2000 ans auparavant. Mais la légende est tenace. Encore aujourd'hui, on dit que si on enlève le crâne il se met à hurler, et la personne qui oserait le déplacer mourrait dans la même année.

Le chat
Dans les anciens temps, un pêcheur du nom d'Antoine vivait, au flanc de la montagne, qui surplombe, à pic, le magnifique lac du Bourget. Il y possédait une masure de torchis et de chaume qu'il quittait, dès l'aube, pour s'en aller pêcher.
Un matin, qu'il n'arrivait pas à tirer de l'eau le moindre fretin, il promit d'offrir à Dieu, en le rendant à son élément naturel, le premier poisson qu'il prendrait. Antoine estimait que Dieu ne se laisserait pas gagner de générosité et que ce premier poisson en amènerait plus d'un autre.
Dieu l'entendit… Car sa ligne, tout aussitôt, se prolongea d'un poisson, énorme et beau comme il ne croyait pas qu'il pût en exister de pareil ! "Un poisson qui se vendrait cher au poids !" pensait Antoine par habitude. Mais sa promesse lui revint en mémoire. Il soupira… Il hésita… Fallait-il vraiment avoir le courage de remettre à l'eau ce merveilleux poisson ? Pour qu'un autre que lui le repêchât et en tirât profit. Dieu ne pouvait exiger un tel sacrifice. Dieu ne mangeait pas. Que lui importait donc qu'on lui fît hommage de ce poisson-ci plutôt que du suivant ? "Tu as dit "le premier", lui souffla un bon ange. - Eh bien ! répliqua le madré Savoyard, ce sera le premier… à partir d'à présent !" Et il lança sa ligne à nouveau. Dans la même seconde, il la releva ! Un poisson deux fois gros comme le précédent frétillait au bout du fil. "Rejette-le intima la voix de l'ange. - C'est facile à dire ! grommela le pêcheur. On voit bien, cher ange, que vous êtes un pur esprit. Pour mon compte, j'ai femme et enfants… Avec le prix de ce poisson-là, nous vivrons une semaine… - Ton poisson appartient à Dieu ! - Alors, je n'ai pas à le lui donner !" répliqua l'homme, chicanier de son naturel. L'ange joignit ses ailes pour se cacher le visage et se mit à pleurer. Antoine avait relancé sa ligne une troisième fois et, immédiatement, il eut, à l'adresse de l'ange, un sourire goguenard… Sa prise promettait de dépasser encore les deux premières. Elle était si lourde que l'extrémité du jonc ployait et que l'habile pêcheur eut beaucoup de peine à amener le fil jusqu'à lui. Avec précaution, il le souleva hors de l'eau… Alors il ne retint pas un cri de stupeur. Un petit chat noir se débattait, agrafé à l'hameçon. Antoine le délivra, le soupesa au creux de sa main… Une poignée de duvet n'eut pas été plus légère que cette bestiole qui, tout à l'heure, avait failli casser sa ligne. Antoine ne chercha pas à déchiffrer l'énigme mais il décida qu'il emporterait le chaton. Sa femme serait contente, elle qui se plaignait que leurs provisions fussent le festin des rats.
Il voulut continuer à pêcher. Mais il eut beau lancer et relancer sa ligne, renouveler les appâts, changer de place… On eut pu croire qu'il ne restait plus un seul poisson dans le lac. "Bast ! fit-il. Je n'ai pas trop à me plaindre." N'insistant pas davantage, il enroula son fil, se saisit du panier où se débattaient les deux gros poissons qui allaient le rendre riche pour la moitié d'un mois, et commença de gravir la côte. Dans la poche de sa blouse, le chaton sauvé des eaux miaulait et griffait.
A vingt mètres de sa masure, il vit sa femme qui l'attendait sur le seuil, placide et patiente ainsi qu'à l'habitude. Sans avoir échangé un mot, tous deux rentrèrent dans l'unique pièce qu'éclairait à peine la lumière du jour et où flottait une odeur d'étable et de lait caillé. A terre (il n'y avait ni plancher ni carrelage), sur une paillasse, vagissaient trois enfants. Le plus jeune semblait de quelques semaines, l'aîné n'avait pas deux ans. Le père ouvrit son panier et le rude visage de la femme se plissa imperceptiblement de satisfaction. Pourtant, elle feignit d'être déçue : "Sont pas trop petits ! dit-elle. Mais sont peu…" Antoine ne s'émut pas. Il savait que, en eût-il apporté cent, elle eût témoigné de la même maussade indifférence. C'est le caractère de la race de ne jamais se montrer trop content des biens qui vous arrivent. Un proverbe prétend que, s'il pleuvait des ducats, les Savoyards se plaindraient que le Bon Dieu cassât leurs ardoises. "Voici le dernier morceau !" annonça-t-il, présentant le chaton. Avec un haussement d'épaules, elle le lança doucement aux enfants qui piaillaient.
Le chat grandit. Il grandit si vite, il grandit tant qu'il atteignit bientôt la taille d'une panthère et ce fut, pour ses maîtres, un grand soulagement quand il quitta la masure. Hélas ! il n'en avait point oublié le chemin. Trop souvent, il y venait rôder… Ce chat était épouvantable à voir, avec son poil couleur de suie, ses griffes qui ressemblaient à des yatagans, ses yeux verts et phosphorescents qui vous aveuglaient dans l'ombre. Ses mâchoires, lorsqu'elles se refermaient sur une tête de mouton, la broyaient aussi facilement que vous croquez une pastille. De petits enfants disparurent. Des hommes. Des femmes. La terreur se répandit partout. On organisa des battues, menées par les meilleurs tireurs de la région. Tous avaient vu le chat fantastique. Tous avaient été, plus ou moins, ses victimes. Mais ni la vaillance, ni la ruse, ni le désir de venger un deuil cruel ne triomphèrent de l'horrible bête. Le chat s'avérait invulnérable. L'apercevait-on juché sur un sommet ? A peine l'avait-on mis en joue qu'on le retrouvait derrière soi. Le croyait-on à gauche ?… Voilà qu'il se trouvait à droite. Ou bien, on le voyait bondir de quelque haute roche, dessinant, sur le ciel bleu, une souple courbe noire qui s'effaçait aussitôt comme s'il se fût volatilisé dans l'air. Puis le jeu changeait. Il demeurait immobile. Balles et flèches roulaient et glissaient sans même déchirer sa fourrure infernale. La nuit venue, les paysans barricadés chez eux remontaient leurs couvertures par-dessus leurs oreilles quand ils entendaient les sinistres miaulements répercuté à l'infini par l'écho des montagnes. Ils évoquaient, en se signant, le voyageur attardé dont on ne retrouverait plus le lendemain qu'un lambeau de vêtement…
Antoine, plus que quiconque, désirait la mort du chat. Pourtant, il tremblait de la provoquer. Il avait compris que l'animal était le châtiment de Dieu. Depuis la pêche miraculeuse où il avait renié sa parole envers le Maître de toutes choses, jamais plus il n'avait attrapé de poissons. Pour que sa femme, ses enfants et lui-même ne mourussent pas de faim, il avait demandé de l'embauche à des bûcherons. Mais le sort s'acharnait. Un arbre, en tombant, lui cassa la clavicule. Puis il se blessa sur sa propre hache. Enfin, le feu s'était déclaré à la coupe de bois à laquelle il travaillait. Avant chaque malheur, il avait rencontré le chat et le chat l'avait fixé en crachant du feu. Un certain matin, un ânier piémontais qui passait par là, découvrit, en travers de leur seuil défoncé, le pêcheur, sa femme, et leurs trois enfants. Leur cou béait sous l'empreinte sanglante de crocs gigantesques. Leur visage était lacéré d'estafilades en pleine chair.
Le chat qui continuait ses ravages se mit à observer un rythme inexplicable, de vingt en vingt. S'étant instauré gardien du col menant de l'un à l'autre versant, il laissait franchir la montagne à dix-neuf personnes, hommes ou femmes, et dévorait la vingtième. Or, les raides sentiers ne permettaient pas qu'on allât de front. Il y avait toujours un vingtième et le vingtième était toujours la proie du chat.
Une fois, un jeune soldat, qui rentrait de congé, connut qu'il arriverait le vingtième. Il pensa bien à reculer. Mais déjà, il avait eu le tort de céder aux instances de sa famille désireuse de le retenir le plus possible. Sa permission expirait. Un nouveau retard lui vaudrait une mauvaise note, sinon d'être accusé de désertion. Il fallait essayer de passer. Or, comme il arrivait au col redoutable, il entendit sonner l'angelus. Dans une petite église en contrebas, des femmes pénétraient, serrant leurs mantes sombres. Deux enjambées suffirent pour qu'il se mêlât à elles. L'office fini, il s'en fut à la sacristie solliciter de Monsieur le Curé qu'il bénît son fusil. Arme à la main, le soldat reprit sa route… A peine avait-il avancé de quelques pas qu'il vit la bête, debout au faîte d'un rocher, qui l'attendait. Les derniers rayons du soleil rendaient plus noir encore son noir pelage mais ses narines lançaient des flammes et ses yeux brillaient comme braises. Presque inconscient de son geste, le soldat visa. Toutes griffes dehors, le monstre s'était élancé. Il ne retomba pas sur la route. Le coup qui l'atteignit avant qu'il eût touché terre le projeta au bord de la pente abrupte où il tenta de s'agripper. Une deuxième détonation lui fracassa la tête et le précipita dans l'abîme, au fond du lac. On dit que la gerbe d'écume qu'il souleva dans sa chute éclaboussa jusqu'aux crêtes environnantes. Le soldat, un court instant abasourdi par sa victoire, remercia Dieu, puis, calmement, se remit en marche.
Pour commémorer ces faits, on dénomma Mont du Chat ce chaînon du Jura qu'avait terrorisé le diabolique animal. On ne le revit plus jamais. Des gens dignes de foi affirment qu'il recouvra la vie sous les eaux mais qu'il y demeurera captif jusqu'à la consommation des siècles. Il en ressent de grandes colères. Alors son poil se hérisse et provoque, à la surface du lac d'émeraude, ces brusques frémissements qui font chavirer les barques.
FIN
Le serpent blanc
Il y a maintenant longtemps que vivait un roi dont la sagesse était fameuse et célébrée dans tout le pays. Il était au courant de tout et il n'y avait rien qui pût se faire à son insu. On eût dit que les nouvelles lui arrivaient à travers les airs et qu'il connaissait le secret de toutes les choses cachées. Mais il avait une bizarre habitude. Chaque jour, à midi, quand la table avait été bien débarrassée et quand il n'y avait plus personne autour de lui, le roi se faisait apporter une certaine terrine par un serviteur attaché à sa personne. La terrine était couverte et le serviteur lui-même ignorait ce qu'elle pouvait contenir. Car le roi attendait toujours d'être absolument seul pour la découvrir et en manger.
Il y avait déjà pas mal de temps que durait la chose, quand, un jour, en remportant la terrine, le serviteur fut pris par la curiosité, et elle le tint si bien qu'il ne put résister. Il emporta la terrine dans sa chambre, ferma la porte à double tour et ôta le couvercle. Et que vit-il dedans ? Un serpent blanc. Rien qu'à le voir, il eut envie d'y goûter et ne put se retenir. Il en coupa un petit bout qu'il porta à sa bouche. Mais à peine sa langue y eut-elle touché, voilà qu'il entendit, à sa fenêtre, un étrange murmure de petites voies fines. Il s'approcha et prêta l'oreille, s'apercevant alors que c'étaient des moineaux qui faisaient la conversation et qui se racontaient toutes sortes d'histoires sur ce qu'ils avaient vu dans les champs et dans les bois. D'avoir goûté au serpent l'avait doué du pouvoir de comprendre le langage des oiseaux et des autres bêtes.
Justement, ce jour là, il se fit que la reine s'aperçut de la disparition de sa plus belle bague, et que le soupçon se porta sur ce serviteur familier, qui avait des entrées partout. Le roi le fit appeler devant lui et lui dit, avec des paroles dures et menaçantes, que si le coupable n'était pas découvert et désigné avant le lendemain matin, ce serait lui qui répondrait du vol et serait jugé. Il eut beau protester de son innocence, cela ne changea rien et il se retira sans avoir rien obtenu de meilleur, ni même un simple renseignement. Tout angoissé, il descendit dans la cour, où il resta à se demander comment il pourrait bien faire pour s'en tirer. Il y avait là, sur le bord du ruisseau, un petit monde canards, qui paressaient et se reposaient, nettoyant et lissant leurs plumes du bec tout en bavardant paisiblement. Le serviteur s'arrêta à les écouter se raconter ce qu'ils avaient fait, où ils s'étaient promenés et dandinés ce matin-là, quelles bonnes choses ils avaient trouvées à manger, quand il entendit un se plaindre avec humeur qu'il avait quelque chose, qui lui pesait dans le jabot. " Figurez-vous que, dans ma hâte, j'ai avalé une bague sous la fenêtre de la reine. " Le serviteur ne fit ni une, ni deux : il l'attrapa par le col et le porta à la cuisine, où il dit au cuisinier :
- " Celui-ci est bon à tuer : il est dodu à souhait !
- Ca oui, dit le cuisinier, en le soupesant de sa main, en voilà un qui n'a pas plaint sa peine pour ce qui est de se gaver, et tu peux dire qu'il n'a que trop attendu pour se faire embrocher ! "
Il lui coupa le cou sur l'heure, et quand on l'eut plumé et vidé, on retrouva la bague de la reine dans son gésier. Le serviteur n'eut alors aucune peine à démontrer son innocence au roi, qui lui promit, pour réparer l'injustice qu'il avait commise, de lui accorder la grâce qu'il demanderait, si haute que fût la dignité qu'il lui plairait d'occuper à la cour. Le serviteur refusa tout et demanda seulement un cheval et une bourse de voyage, car il avait envie de voir le monde et de s'y promener, un petit bout de temps. Sa requête ayant été satisfaite, il se mit en route et arriva un jour, près d'un étang, où il vit trois poissons qui s'étaient pris dans les roseaux et qui gigotaient désespérément pour retourner à l'eau. Bien qu'on prétende que les poissons soient muets, il entendit pourtant leurs gémissements pitoyables et comment ils se plaignaient d'avoir à mourir si misérablement. Parce qu'il était charitable de cœur, il descendit de cheval et libéra les trois prisonniers en les remettant à l'eau. Ils frétillèrent de joie, sortirent leurs têtes à la surface et crièrent : " Nous saurons nous en souvenir et nous te récompenserons de nous avoir sauvés. "
Il remonta à cheval et poursuivit son chemin, et voilà qu'au bout d'un moment, il lui sembla entendre comme une voix, à ses pieds, dans le sable. Il prêta l'oreille et entendit un roi des fourmis qui se lamentait : " Si seulement les hommes avec leurs grosses têtes lourdaudes restaient loin de nous ! Voilà ce stupide cheval qui m'écrase sans pitié mes sujets sous ses sabots ferrés ! " Le cavalier détourna sa bête dans un autre chemin, et le roi des fourmis lui cria : " Nous nous en souviendrons et te le revaudrons ! "
Le chemin qu'il avait pris le mena dans la forêt, où il vit un père corbeau et une mère corbeau, sur le bord de leur nid, en train de jeter dehors leurs petits : " Hors d'ici, bande de gloutons criaient-ils ; nous n'arrivons plus à vous rassasier, maudits pendards, et vous êtes bien assez grands pour vous nourrir tout seuls ! " Les malheureux petits gisaient sur le sol, en battant gauchement de leurs petites ailes, et ils se lamentaient : " Pauvres abandonnés que nous sommes, qu'allons-nous devenir ?Il faut que nous trouvions nous-mêmes notre nourriture, et nous ne savons pas voler ! Mourir de faim ici, c'est tout ce qui nous attend. " Alors le bon jeune homme mit pied à terre, tua son cheval d'un coup d'épée et le laissa aux jeunes corbeaux afin qu'ils s'en nourrissent. Ils sautillèrent auprès, mangèrent tout leur soûl et crièrent : " Nous nous en souviendrons et te le revaudrons ! "
Maintenant, il n'avait plus que ses jambes pour voyager, et après une longue, longue marche, il arriva dans une grande ville. Les rues grouillaient de monde et le vacarme était grand, mais tout se tut pour écouter un cavalier qui faisait une annonce : la fille du roi cherchait un époux. Mais celui qui voulait la gagner devait accomplir une difficile épreuve, et s'il n'arrivait pas à la mener à bien, il y laissait sa vie. Nombreux étaient ceux qui l'avaient tenté déjà, mais tous avaient joué de leur vie pour Rien. Le jeune homme, lorsqu'il eut l'occasion de voir la princesse, fut si ébloui de sa beauté qu'il en oublia tout danger. Il se rendit devant le roi et s'offrit comme prétendant.
Il fut aussitôt envoyé dehors et conduit au bord de la mer, dans laquelle on jeta au loin, sous ses yeux, un anneau d'or. Puis le roi lui ordonna de ramener cet anneau du fond de la mer. " Si tu reviens, sans le rapporter, ajouta le roi, tu seras rejeté à l'eau, jusqu'à ce que les vagues t'engloutissent ". Toute l'assistance s'affligea pour ce beau jeune homme, puis se retira, le laissant seul, sur le bord de la mer. Il se tenait debout sur le rivage, en se demandant comment il pourrait bien faire, quand tout soudain il aperçut trois poissons qui nageaient vers lui, et qui n'étaient autres que les poissons auxquels il avait sauvé la vie. Ils nageaient de front, et celui du milieu portait, dans sa gueule, un coquillage qu'il posa sur le sable aux pieds du jeune homme. Il ramassa le coquillage, l'ouvrit et trouva dedans la bague d'or, qu'il alla, tout heureux, rapporter au roi, n'attendant plus que sa récompense. Mais la fille du roi, dans son orgueil, quand elle sut qu'il n'était pas son égal par la naissance, le repoussa dédaigneusement et exigea qu'il subit une seconde épreuve. Elle descendit dans le jardin et répandit elle-même dix sacs de millet sur la pelouse. " Il faut que, demain matin, avant le lever du soleil, il ait tout ramassé, dit-elle, et qu'il n'y manque pas une seule graine. "
Le jeune homme resta là, dans le parc, à se demander comment il pouvait venir à bout d'une pareille tâche ; mais il eut beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il ne trouva rien de rien. Il se laissa tomber sur un banc et attendit là, bien tristement, le lever de cette aube, qui serait celle de la mort. Quand le jour se leva, éclairant de ses premiers rayons les gazons de la pelouse, il vit, bien rangés l'un à côté de l'autre, les dix sacs remplis à ras, auxquels il ne manquait pas le plus petit grain de millet. C'était le roi des fourmis qui était venu pendant la nuit, avec ses milliers et ses milliers d'ouvrières, et qui avait employé tout son monde, par reconnaissance, à lui ramasser diligemment le millet et à remplir ses sacs. La princesse descendit elle-même au jardin et vit avec stupéfaction que le jeune homme avait parfaitement accompli la tâche qui lui avait été imposée. Mais son cœur orgueilleux ne voulut pas se soumettre encore, et elle dit : " Même après avoir triomphé des deux épreuves, il ne deviendra pas mon époux avant de m'avoir rapporté une pomme de l'Arbre de Vie. "
Le jeune homme n'avait aucune idée de l'endroit où se trouvait l'Arbre de Vie. Il partit néanmoins, bien décidé à marcher aussi loin et aussi longtemps que ses jambes le porteraient. Mais il n'avait aucun espoir de le trouver jamais. Il avait déjà cheminé à travers trois royaumes, quand, un soir, dans une forêt, il s'étendit, au pied d'un arbre, pour dormir. Un bruit se fit dans les branches et une pomme d'or lui tomba dans la main. Au même instant, trois corbeaux descendaient pour se poser sur ses genoux et ils lui disaient : " Nous sommes les trois corbeaux que tu as sauvés de l'inanition et de la mort ; devenus grands, nous avons appris que tu étais en quête de la pomme d'or, et c'est pourquoi nous avons volé, par-dessus les mers jusqu'au bout du monde, où croît l'Arbre de Vie, et nous t'y avons cueilli cette pomme. "
Débordant de joie, le jeune homme prit le chemin du retour et rapporta la pomme d'or à la belle princesse, qui n'eut plus rien à dire. Ils partagèrent la pomme de Vie et la mangèrent ensemble ; et l'orgueil, dans son cœur, fut remplacé par le plus grand amour. Ils vécurent un bonheur parfait et atteignirent un très grand âge.
FIN
Les Frères Grimm
Le lièvre d'argent
Il y'a longtemps, un puissant roi vivait sur les côtes de Cornouaille. Sa femme était morte jeune, et il lui restait un fils unique et trois filles très belles. Au bout d'un certain temps, sa peine et sa douleur s'apaisèrent et il aurait vécu heureux et en paix si, dans la montagne voisine, n'étaient apparus trois géants. Personne ne savait d'où ils venaient, mais ils étaient horribles et tout le pays tremblait devant eux. Et pour cause! Ils s'emparaient de tout ce qu'ils voyaient. Ils emportaient dans leur montagne vaches, chevaux, moutons, chèvres, charrettes et même quelquefois des gens.
Le roi ne trouva rien de mieux, pour se protéger d'eux, que de faire élever de puissantes murailles autour de son château et de poster des gardes dans tout le jardin. Ses filles n'avaient pas le droit de s'aventurer hors du château, afin de ne pas risquer de rencontrer ces géants. Elles n'avaient le droit de se promener que dans le jardin. Quant au fils, accompagné d'une escorte armée, il allait de temps à autre à la chasse dans la montagne. En vérité, ils menaient tous là une vie bien monotone, sans joie véritable, marquée uniquement par la peur et l'angoisse. Cela allait donc mal et cela empira encore. Un jour que le jeune seigneur revenait de chasse au château, il fut accueilli par des pleurs et des lamentations. - Mon cher fils, se plaignit le seigneur, ta soeur aînée a disparu. Ses soeurs l'ont soudain perdue de vue dans le jardin, comme si la terre l'avait engloutie. Les géants l'ont sans doute emportée par quelque sortilège. Le maître de ces lieux, malgré sa douleur, ne perdit pas la tête et fit doubler la garde du château et du jardin. Mais cela ne servit guère car, le mois suivant, la soeur cadette disparut à son tour. Comme elle passait la porte, elle disparut soudain aux regards de tous, comme si la terre l'avait engloutie. De désespoir, le puissant seigneur breton maigrit et s'affaiblit de jour en jour. La plus jeune des soeurs ne s'aventurait même plus sur les marches de l'escalier du château. Elle ne sortait pas de sa chambre où on la surveillait à chaque pas. Pourtant, un mois plus tard, des pleurs et des plaintes résonnèrent à nouveau dans le château. Une nuit, la jeune fille disparut de sa chambre, comme si le vent l'avait emportée. Son malheureux père en mourut de chagrin et le fils unique, Malo, ne mit plus un pied hors du château, se contentant d'y pleurer son père et ses soeurs. Au bout d'un certain temps, quand la solitude lui pesa, il partit à la chasse pour dissiper sa tristesse. Il marcha, marcha dans la montagne, il traversa des halliers, sans jamais rencontrer un animal ni un oiseau. Une fois seulement, il aperçut un lièvre dont la fourrure scintillait comme de l'argent. - Eh! Ce serait dommage de tirer sur un lièvre aussi beau. Mieux vaudrait l'attraper et l'emporter au château pour le lâcher dans le jardin. Le lièvre, comme s'il avait compris que le chasseur ne voulait pas l'abattre, le regarda en face sans bouger ni agiter les oreilles. Malo leva le bras qui tenait son filet. Il le brandit au-dessus du lièvre qui, d'un seul coup reprit vie, bondit, et s'enfuit pour s'arrêter un peu plus loin, semblant attendre. Le lièvre se joua ainsi longtemps du jeune chasseur. Finalement, Malo en colère épaula son fusil et tira sur le lièvre d'argent. Mais celui-ci ne sembla pas atteint par les balles. - Eh! Tu es le pire brigand que je connaisse! s'exclama le jeune homme furieux. Tu possèdes sans doute quelque pouvoir magique pour échapper ainsi à mon arme. Où me conduis-tu ? - Je ne t'ai conduit nulle part ailleurs qu'auprès de ta soeur aînée, déclara tout à coup le lièvre avec une voix humaine. Derrière ce buisson, tu trouveras le château où elle vit. Sans perdre plus de temps à l'écouter, Malo courut vers sa soeur, oubliant sa rencontre avec l'étrange animal et la chasse elle-même. Il arriva devant une vieille forteresse, entourée d'énormes murailles. Il frappa à la porte derrière laquelle il entendit la voix de sa soeur bien-aimée. - Qui est-ce ? Malo se sentit effrayé, mais il n'en laissa rien paraître. La soeur aînée cacha donc son frère dans un coin, derrière une rangée de gros tonneaux. Là-dessus, le géant ouvrit la porte et entra avec six boeufs. Il cria de loin : La jeune femme prit un récipient d'argent, l'emplit de vin et le posa devant son époux. Le géant se désaltéra mais soudain, il s'écria : Mais il eut tort de se réjouir trop vite, car le lièvre l'entraîna jusqu'au soir par monts et par vaux, à travers les broussailles et les taillis. A la tombée du jour, Malo soupira : Et tout se passa comme la veille. Le jeune homme arriva devant une vieille forteresse. Il frappa à la porte et, quand sa soeur reconnut sa voix, elle fut éperdue de joie. Elle l'embrassa, le caressa et soupira ensuite, comme sa soeur aînée. - Mon petit frère, j'ai peur pour toi. Mon mari va rentrer et qui sait s'il ne te fera pas de mal ? II n'est pas vraiment méchant, mais c'est un géant puissant qui est capable de faire son repas d'une douzaine de boeufs, et je ne sais pas ce qui peut lui passer par la tête. La soeur cadette cacha aussi son frère dans un coin, derrière une rangée de tonneaux, mais en vain! Quand le géant but son vin dans le récipient d'argent, il s'écria : Lorsque le géant apprit que le frère de sa femme lui avait rendu visite, il se calma et accueillit son beau-frère aimablement, bien que celui-ci trem-blât de tous ses membres. Quand il entendit que Malo poursuivait le lièvre d'argent depuis bientôt deux jours, il éclata de rire. - Cesse de poursuivre ce lièvre. Mieux vaut demeurer auprès de ta soeur, dit-il. L'ogre détacha du mur un grand bec d'oiseau. Après une longue marche et une longue errance, Malo ne fut pas étonné de voir que le lièvre l'avait cette fois conduit chez sa plus jeune soeur. Elle se réjouit, comme les deux autres de le revoir, et son époux l'accueillit à bras ouverts. Mais quand Malo lui raconta qu'un lièvre d'argent l'avait conduit jusqu'ici après trois jours de poursuite, l'ogre sursauta si fort que les remparts de la vieille forteresse en tremblèrent. - Sache, cher beau-frère, que je poursuis ce lièvre depuis mille ans sans avoir réussi à le rattraper. Il me semble toujours que je vais l'atteindre, mais il disparaît à mes yeux en fumée. En vérité, je ne l'ai pas vu depuis bien long-temps, et je pensais qu'il avait définitivement disparu. Ne te soucie donc pas de lui. Reste auprès de ta soeur qui se réjouit de ta présence. Rien ne te manquera ici. - Ce serait avec grand plaisir, mais je veux encore tenter demain de l'attraper, répondit Malo. Alors, son beau-frère lui donna une boucle d'or et lui promit de lui venir en aide quand il la serrerait au creux de sa main. Au matin, le coeur lourd, Malo prit congé de sa famille et repartit à la recherche du lièvre d'argent. Il l'aperçut, non loin de là, sous un buisson, qui semblait l'attendre. A nouveau, le lièvre l'entraîna à travers fourrés et halliers jusqu'à ce qu'ils atteignissent la mer immense. - Enfin, je vais pouvoir t'attraper! se réjouit le chasseur, mais en vain! Le malheureux jeune homme chercha désespérément une barque, mais le rivage était désert. Enfin, entre deux falaises, il aperçut une petite maison de pierre. Il y entra et là, assis derrière le volet, il trouva un vieux cordonnier. - Bonjour, grand-père, l'interpella Malo. Dis-moi, je te prie, si tu n'as pas vu, il y a un instant seulement, passer un lièvre d'argent? Il m'a échappé et s'est enfui sur la mer comme s'il s'agissait de la terre ferme, en laissant derrière lui un sillage. Enfin, il a disparu, comme une sorte de brouillard. - Je n'ai rien vu, répondit l'homme. - Puisque c'est ainsi, je vais te donner un conseil, jeune seigneur. Tu risques de passer ta vie à poursuivre ce lièvre d'argent sans jamais réussir à l'attraper, car il ne s'agit pas vraiment d'un lièvre, mais de la fille ensorcelée du roi de Perse. Quant à moi, je suis son bottier. Chaque jour, je lui fabrique deux paires de bottes d'argent et les lui porte dans son palais. - Grand-père, je t'offrirai tout ce que tu voudras si tu m'emmènes avec toi, supplia Malo. Malo n'écoutait déjà plus. Tout ce qu'il avait retenu, c'était que le bot-tier allait bientôt se rendre au château, et il ne cessa de le supplier de l'em-mener avec lui. Il jura de bien se cacher, lorsqu'il serait dans la forteresse et il promit qu'au cas où on le découvrirait tout de même, il ne dirait pas qui l'avait aidé à entrer, même s'il devait en perdre la vie. Bon gré, mal gré, le bottier finit par se laisser convaincre. II donna au jeune homme une cape qui le rendit instantanément invisible. Puis il se cacha lui-même sous un semblable vêtement. Il prit Malo sur son dos et l'emporta dans les airs. Ils volèrent ainsi comme le vent au-dessus de la mer immense et se dirigèrent tout droit vers le château du roi de Perse. - Et maintenant, attention, jeune seigneur! chuchota le bottier à Malo. Le jeune chasseur invisible erra silencieusement dans le château. Il y vit beaucoup de trésors et de pierres précieuses à chaque pas, mais pas le moindre être humain. Le soir seulement, apparurent des quantités de serviteurs et de courtisans jeunes et vieux. Dieu seul sait d'où ils venaient. A la tombée de la nuit, la princesse surgit de la mer et, sur-le-champ, tout se mit à briller dans le château, comme si l'étoile du soir était apparue dans le ciel. Mais le visage de la princesse ne montrait que tristesse, et des larmes brillaient dans ses yeux, pareilles à des pierres précieuses. - Hier, j'ai vu mon bien-aimé pour la dernière fois, se plaignit-elle à sa vieille nourrice. Et je l'ai cherché en vain aujourd'hui. Alors, la princesse se résigna à grignoter quelques mets choisis dans des plats de vermeil et Malo, en la regardant faire, se rappela qu'il avait faim. Quand tout fut calme et qu'il fut seul avec la princesse, il se décida à parler pour lui reprocher doucement : Malo ôta la grande cape qui l'enveloppait. Alors, il n'y eut plus face à face qu'un jeune et charmant chasseur et une belle princesse qui, par bonheur, se plurent. Alors, la princesse persane conta à son père comment, jour après jour, un jeune chasseur l'avait poursuivie depuis les côtes de Cornouaille jusqu'ici et comment il l'avait retrouvée au-delà des mers. Malo accepta son sort, bien que cela ne fût pas facile. Il errait seul, tout le long du jour, dans le jardin. Il allait et venait dans le château et devait attendre que sa princesse revînt le soir, et se débarrassât de son apparence de lièvre d'argent pour redevenir une jeune et belle femme. Au bout d'un moment, le jeune homme connut tous les recoins du château et l'impatience commença à le ronger. Son coeur souffrait quand il songeait à sa femme, errant à travers Dieu sait quels fourrés, à la merci de tous les dangers. Tandis qu'il allait et venait ainsi avec impatience d'une pièce à l'autre, il lui sembla un jour entendre un drôle de bruit. Il visita toutes les pièces, regarda dans la cour, fouilla le jardin, mais rien. Pourtant, au fond du jardin, le bruit lui parut plus fort et plus distinct. Alors, il oublia ce que lui avait recommandé sa femme le soir de leurs noces : L'insouciant Malo voulut au moins savoir ce qu'il se passait derrière la face de la muraille. Il ouvrit donc le portail et vit que derrière, se tenait l'entrée d'un par souterrain. II entrouvrit la porte et aussitôt, il en jaillit un diable. - Je te remercie, jeune seigneur, de m'avoir délivré. J'avais peur que tu ne viennes pas. A partir de maintenant, ton épouse est la mienne. Porte-toi bien, moi, je vais la retrouver! ricana-t-il. Là-dessus, le diable se mit à souffler et retourna en enfer. La mort dans l'âme, Malo retourna au château. Pour un peu, il se serait arraché les che-veux de désespoir. Le soir, lorsque sa femme le vit, elle comprit qu'il se passait quelque chose de grave. Elle pâlit, comme si tout son sang l'avait quittée. - Malo, mon époux, tu es sans doute sorti du jardin et tu as délivré le diable ? demanda-t-elle. Le lendemain à midi, le diable apparut au château. Le diable fit ce qu'il lui disait et, quelque temps après, Malo le rejoignait ainsi que la princesse. Il n'avait pas encore passé la porte du château que le diable tendait déjà les bras. Mais Malo était malin et souffla vite dans la corne de chasse que lui avait offerte son beau-frère. Alors, tous les animaux à cornes accoururent des quatre coins du monde et s'attaquèrent au diable. Ils le piquèrent et le malmenèrent si bien que le diable en trépignait de douleur. Il finit par déclarer : "Je reviendrai demain!" Et il disparut. Le jour suivant, quand le diable fit son apparition, Malo siffla dans le bec que lui avait donné son beau-frère et, à l'instant même, tous les oiseaux se précipitèrent sur le démon. Ils l'attaquèrent à coups de bec et faillirent bien lui crever les yeux. Ils l'auraient sans doute tué, s'il n'avait réussi à s'enfuir. Mais auparavant il répéta qu'il reviendrait le lendemain chercher la princesse. La troisième fois, le chasseur breton attendit le diable avec la boucle d'or de son beau-frère. Dès qu'il la serra dans sa main, tous les animaux à fourrure accoururent des quatre coins du monde. Ils attaquèrent le diable avec leurs crocs, leurs griffes et leurs défenses aiguisés. Le démon eut beau se défendre, ils ne le laissèrent pas s'enfuir tant qu'il n'eut pas signé de son sang vert la promesse qu'il ne ressortirait plus de l'enfer et laisserait désormais en paix la princesse persane. Alors, le diable fut abandonné à demi mort quelque part et tout redevint comme avant le sortilège. Inutile de raconter comment la joie éclata de partout à l'annonce de cette délivrance. Le roi de Perse invita la noblesse du monde entier à se joindre à un formidable banquet qui dura trois années, au cours desquelles tous se réjouirent et se régalèrent. Les soeurs de Malo vinrent aussi, accompagnées de leurs maris, tous les trois également délivrés de leur sortilège et redevenus de beaux jeunes princes. Tous remercièrent Malo, et vécurent ensuite dans un bonheur complet. Peut-être vivent-ils encore aujourd'hui, si la mort les a épargnés. FIN
- Ton frère, Malo. J'ai fini par te retrouver, ma petite soeur !
Eperdue de joie, elle lui ouvrit et le serra dans ses bras. Puis elle soupira :
- Mon petit frère, j'ai peur pour toi. Mon mari va rentrer dans peu de temps et qui sait ce qu'il te fera ? Il n'est pas vraiment méchant, mais c'est un ogre sauvage. Il est capable de faire un repas avec six boeufs rôtis, et je ne sais jamais ce qui peut lui passer par la tête !
- Allons, il ne me mangera pas, plaisanta-t-il. Cache-moi quelque part, que je puisse voir comment tu vis ici. Et au matin, je m'en irai.
- Femme, j'ai apporté notre dîner !
Il s'installa à table. Bien que taillé dans les troncs épais de plusieurs chênes robustes, son banc ploya sous son poids.
- J'ai soif, donne-moi donc un peu de vin, gronda-t-il.
- Pouah! Ce vin empeste l'homme. Dis-moi qui tu as caché là. Je veux le voir, sinon cela ira mal pour toi!
L'épouse du géant prit peur.
- Ah! Ah! Tu es donc là! s'écria le garçon.
- Je vais passer la nuit ici, dans la montagne, et je continuerai demain.
- Pourquoi passerais-tu la nuit dans la montagne, alors que derrière ce buisson se trouve le château de ta soeur cadette ? proclama le lièvre à voix humaine.
- Femme, ce vin empeste l'homme! Dis-moi qui tu caches ou cela ira mal!
- Sache, cher beau-frère, que je le poursuis moi-même depuis sept cents ans et que je n'ai pas encore réussi à l'attraper.
Mais, encore une fois, Malo ne se laissa pas convaincre.
- Peut-être que demain, la chance me sourira, répondit-il.
- Lorsque tu ne pourras plus faire autrement, beau-frère, sache que je viendrai à ton aide lorsque tu m'appelleras. Siffle dans ce bec d'oiseau et, où que je sois de par le monde, je me retrouverai à tes côtés.
Le jeune homme le remercia. Il se reposa puis, au matin, il prit congé de sa soeur et de son beau-frère.
Le lièvre bondit de la falaise dans la mer et courut à la surface comme sur la terre ferme, laissant derrière lui un sillage que Malo suivit des yeux tant qu'il le put.
- Je le poursuis depuis trois jours dans les fourrés et les halliers, et je ne sais pas ce que je donnerais pour savoir où il est à présent, soupira Malo.
- Je n'ai besoin de rien, mais tu t'attaques à une chose bien difficile, jeu-ne seigneur, répondit le bottier. Beaucoup de jeunes gens ont déjà perdu la vie en voulant délivrer la princesse. Quant à moi, je n'ai pas le droit d'aider quiconque à parvenir jusqu'au château, sinon je risque d'être pendu.
- Marche derrière moi silencieusement si tu ne veux pas être découvert! Tant que tu portes cette cape sur tes épaules, tu demeures invisible, mais on pourrait tout de même t'entendre.
La vieille femme la réconforta comme elle le pouvait.
- Ne te tourmente pas, jeune maîtresse, tu le reverras sans doute. Pour l'instant, tu ferais mieux de manger quelque chose et de te reposer. Tu as beaucoup couru de par le monde et tu es sans doute fatiguée.
- Belle princesse, tu t'es désaltérée et rassasiée, alors que la faim me tourmente.
La princesse faillit tomber d'étonnement et de peur.
- Qui es-tu ? D'où viens-tu ? demanda-t-elle. Je ne vois personne ici!
Au matin, la princesse se présenta devant le roi.
- Mon bon père, tu sais que je dois partir courir dans les montagnes, mais dis-moi auparavant si je peux me marier, alors qu'il ne nous reste qu'une année de sortilège à supporter.
- Tu peux et tu ne peux pas, soupira le vieux roi, car personne n'a pu encore demander ta main. Tous ont péri en chemin.
- Ma fille, j'accepterai un tel jeune homme pour gendre avec plaisir. Que l'élu de ton coeur vienne ici. Nous attendrons ensemble la fin du sortilège. Mais il n'aura pas le droit de faire un pas hors de l'enceinte du château, tandis que tu continueras ta course de par le monde sous l'apparence d'un lièvre. Je te le dis : ce sera dur pour vous deux. Ton époux se languira de toi.
- Si tu demeures bien un an et un jour sans sortir du château ni du jardin, je ne me me transformerai plus jamais en lièvre et nous serons tous délivrés de ce sort. Par contre, si tu poses ne serait-ce qu'un pied hors des remparts, nous serons tous perdus.
- Eh! Attends un peu! hurla Malo plein d'effroi.
- Est-ce ainsi que tu me remercies de t'avoir délivré? Laisse-moi au moins dire adieu à ma femme. Pour cela, accorde-moi un seul jour!
- Comme tu voudras, admit le diable, je t'accorde un jour avec elle, mais souviens-toi que je viendrai la chercher demain à midi et que je l'emmènerai aussitôt.
- Pardonne-moi, ma chère femme, mais j'avais entendu un bruit, comme si les murailles allaient s'effondrer. Je ne me suis même pas rendu compte que je sortais du jardin. Je voulais seulement savoir ce qu'il se passait. Ne crains rien, je ne te donnerai pas à ce diable et je le renverrai dans les flammes de l'enfer.
- Où est la princesse persane ? demanda-t-il à Malo.
- Elle est là, elle s'habille, répondit le jeune homme. Rends-toi sur le pré, devant le château, je te l'y conduirai.
- Ce sera la dernière fois! lui lança Malo, ensuite, ne reparais plus devant moi, ou bien tu ne repartiras pas vivant!